cartographie de la recherche

GLOSSAIRE

BILBIOGRAPHIE

NOTES
& REMERCIEMENTS

TÉLÉCHARGER
& IMPRIMER

millefeuilles
de
babel

logiques de navigation
palimpsestuelles

Audrey MCA Pety - Mémoire de fin d'études
Sous la direction de Clémence Hallé
Ensci-les Ateliers - 2022

commencer la lecture

Brouillons :

corpus entre collection et réseau

1 / 6
1 / 6
CORP-1 : Walter Benjamin recopiant des citations à la Bibliothèque Nationale de France, 1937, photographie de Gisèle Freund.
2 / 6
CORP-2 : Ensemble de brouillons de Walter Benjamin compilant des citations, des notes, des schémas et des mots-clefs. Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste.
Notes bibliographiques, Mots clefs relatifs à Proust, Schéma pour l’Anthropologie, La rose des vents du succès.
3 / 6
CORP-3 :  Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance. 
Chiffonnier, illustration d’Honoré Daumier,  Commission parlementaire Supplémentaire Pauvre! Ils voulaient probablement faire place à quelques bulletins de victoire , publiée dans le Charivari, 28 juillet 1870, lithographie conservée au Metropolitan Museum de New York. https://www.metmuseum.org/art/collection/search/757148
4 / 6
CORP-4 : Ensemble de brouillons de Walter Benjamin coordonnés par un code couleur sur des signets pour répartir et transférer les extraits d’un brouillon à l’autre. Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste.
5 / 6
CORP-5 : Brouillon de Walter Benjamin organisant les fragments de l’article  Karl Kraus . Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste.
6 / 6
CORP-6 : Ensemble de brouillons de Walter Benjamin répartissant les fragments recopiés et ceux déjà utilisés. Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste.

0
/ 3

Penser : assembler ou connecter ?

 Penser suppose [...] une relation, un échange, un dialogue proclame Myriam Suchet.  Ce n’est que dans l’après-coup que se forge l’illusion d’une originalité comme surgissement isolé. Ce livre est intégralement tramé de choses vues, lues, entendues, glanées ici et là, chez d’autres, ailleurs. La pratique de la citation constitue ici une forme de collecte qui vise à mettre en rapport et en circulation, c’est une invitation à se mettre en résonance. 
Si Suchet n’a pas déjà convaincu que “penser” est fait de morceaux, les archives de Walter Benjamin explicitent encore cette dynamique : ensemble titanesque de citations, de brouillons, copiés, recopiés, découpés, composés, c’est tout un travail de montage, un  art de citer sans guillemets . L’idée benjaminienne d’un travail entièrement fait de citations pose pourtant question : dans cette pensée composite et en mouvement, qu’est ce qui est le plus important, la collection obtenue, ou le réseau de signification qu’elle crée ? Walter Benjamin recopiant des citations à la Bibliothèque Nationale de France, 1937, photographie de Gisèle Freund

Si les brouillons de Benjamin témoignent d’une fertile pensée en réseau, accordant grande attention aux  constellations ,  motifs ,  dispositions  et  labyrinthes sur les buvards des cahiers , qui jalonnent sa réflexion, ils n’en attestent pas moins d’un esprit de collectionneur effréné.  Ensemble de brouillons de Walter Benjamin compilant des citations, des notes, des schémas et des mots-clefs. Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste. Notes bibliographiques, Mots clefs relatifs à Proust, Schéma pour l’Anthropologie, La rose des vents du succès

Citations, guenilles et fragments

Il cite lui-même le chiffonnier de Baudelaire.  “Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance.”  Chiffonnier, illustration d’Honoré Daumier, "Commission parlementaire Supplémentaire Pauvre! Ils voulaient probablement faire place à quelques bulletins de victoire", publiée dans le Charivari, 28 juillet 1870, lithographie conservée au Metropolitan Museum de New York
Cette description n’est qu’une longue métaphore du comportement du poète selon le cœur de Baudelaire. Chiffonnier ou poète — le rebut leur importe à tous les deux. 

Tel ce chiffonnier donc, Benjamin trie des citations en  guenilles  dans le livre des Passages inachevé. Mais il ne s’agit pas simplement d’emprunter les mots, de les conserver pour ne pas les perdre, bien que Benjamin reconnaisse agir avec une  exactitude d’archiviste . Ce travail de collection n’est pas anodin, les citations qui composent sa collection ne sont pas de simples prélèvements à subordonner au réseau de significations qui les rapproche, car le simple fait de les avoir prélevés les transforme en nouveauté à part entière :  La citation appelle le mot par son nom, l’arrache à son contexte en le détruisant, mais par là même le rappelle aussi à son origine. Le mot est sonore ainsi, cohérent, dans le cadre d’un texte nouveau ; on ne peut pas dire qu’il ne rime à rien. En tant que rime, il rassemble dans son aura ce qui se ressemble ; en tant que nom, il est solitaire et inexpressif. Devant le langage, les deux domaines — origine et destruction — se justifient par la citation. Et inversement, le langage n’est achevé que là où ils s’interpénètrent dans la citation. 
Cette vision de la citation me semble résonner en écho avec sa conception d’un collectionneur d’objet : de la même manière que dans une collection  les choses sont libérées de la servitude d’être utiles , dans le livre des Passages, les citations abstraites de leur utilité dans une démonstration sont laissées libres, et non pas remises au service d’une autre démonstration les contraignant dans une signification développée.
La citation et l’objet collectionné ont aussi en commun le double mouvement d’origine et de destruction :  La véritable passion du collectionneur, très méconnue, est toujours anarchiste, destructrice. Car sa dialectique veut ce qui suit : relier la fidélité à la chose, au détail et à ce qui s’abrite en elle, avec la protestation obstinée, subversive contre le typique, contre le classifiable. Le rapport de propriété induit des accents totalement irrationnels. Aux yeux du collectionneur, en chacun de ses objets le monde est présent. Et ordonné. Mais ordonné à travers des connexions surprenantes, voire incompréhensibles au profane. [...] Les collectionneurs sont les physiognomonistes du monde chosal. Il suffit d’en observer un manipulant les objets de sa vitrine. A peine les a-t-il pris en main qu’il semble inspiré par eux et paraît comme un magicien regarder à travers dans leur lointain. 
Ces citations collectionnées entrent en même temps dans une nouvelle temporalité, pas parce cette collection permet à Benjamin de les préserver, mais parce qu’elles mettent en jeu  la force, non pas de conserver, mais de purifier, d’arracher au contexte, de détruire ; la seule force qui permet encore d’espérer que quelque chose de cette époque survivra, parce qu’on l’en a extrait de force. 
Au prix, donc, de cette extraction forcée du contexte, ce que l’on collectionne prend un sens nouveau, affranchi de l’utilité, mais pourtant toujours en écho à son origine, et sa rémanence au cours du temps devient possible. Cet acte de collection n’allait pas sans consultation : densifiée, miniaturisée, c’est une pensée écrite en microscopiques pattes de mouches, pour en avoir le plus possible sous la main, et Benjamin de jalonner sa navigation avec force marque-pages, repères codés, listes, index, cartothèques, pour faire vivre au maximum cette collection. Ensemble de brouillons de Walter Benjamin coordonnés par un code couleur sur des signets pour répartir et transférer les extraits d’un brouillon à l’autre. Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste

Constellations, motifs et dispositions

Les archives de Benjamin montrent ainsi bien que la collection occupe une part entière de son mode de pensée. Je ne crois pas, pourtant, qu’elle puisse non plus définitivement supplanter le processus de mise en réseau qui point dans ses brouillons. Brouillon de Walter Benjamin organisant les fragments de l’article "Karl Kraus". Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme n’a pas non plus voulu trancher, en 2011, lors d’une  exposition qui montre Benjamin en collectionneur  mais où, aussi  son travail y est appréhendé comme un édifice,[...] le tout formant réseau de manière subtile. 
Dans cette démarche de collectionneur, Benjamin semble avancer dans une double dynamique, comme un flux et un reflux : en dispersion et en assemblage. Il dit produire des  écrivailleries en pièces et fiches , utilisant le terme  verzetteln  (dispersion, morcellement) qui évoque son mode de travail et de documentation à travers lequel  un matériau homogène se trouve dissocié en fiches isolées ou à l’intérieur de fichiers Avec ses fiches et ses cartothèques, il  arrangeait les textes selon le principe d’un jeu de construction, en découpait certains éléments pour les recoller selon une autre configuration, avant même que les programmeurs informatiques n’aient introduit le "copier-coller".   Ensemble de brouillons de Walter Benjamin répartissant les fragments recopiés et ceux déjà utilisés. Archives Walter Benjamin © Akademie der Künste
Mais cette dynamique ne devenait fertile qu’au moyen d’un effort d’assemblage : face aux matériaux encore en désordre, les motifs similaires dispersés sur différents feuillets étaient soigneusement copiés et regroupés. Les complexes thématiques ainsi créés formaient des schémas et dispositions qui structurent finalement l’ensemble du travail. Il voit  à chaque pas une nouvelle constellation ; de vieux éléments disparaissent, d’autres se précipitent ; beaucoup de figures, si l’une d’entre elles persiste, elle s’appelle “une phrase”.  
Un long tissage de réseau dans ses collections, pour aboutir ensuite aux manuscrits de ses ouvrages : mais à peine cet assemblage arrêté, on peut déjà sentir la dispersion resurgir :  Les œuvres achevées ont pour les grands hommes moins de poids que ces fragments sur lesquels leur travail dure toute la vie. 

  1. SUCHET Myriam, L’Horizon est ici, pour une prolifération des modes de relation, éditions du commun, 2019, p.19. [ extrait en ligne ]
  2. Ibidem.
  3. BENJAMIN Walter, Paris, capitale du XIXème siècle, Le Livre des Passages, N [Réflexions théoriques sur la connaissance, théorie du progrès], [N 1, 10], 1982, p. 474.
  4. Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme de Paris, Site Web de l’exposition, 2011-2012.
  5. Benjamin cite BAUDELAIRE Charles, Paradis artificiels. Du vin et du hachish, I Le vin, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard La Pléiade, 1961, p. 327-328.
  6. BENJAMIN Walter, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, Paris, Payot, 1979.
  7. Ouvrage écrit dans les années 1930, époque où W. Benjamin s’intéressait aux passages parisiens, lieux de mémoire du 19e siècle et du capitalisme triomphant. Publié en 1982 à titre posthume, il reste inachevé.
  8.  Aux doutes parfois troublants pour moi-même avec lesquels je fais face au projet de quelconques “Écrits réunis” de moi, répond l’exactitude d’archiviste avec laquelle je garde et catalogue toutes mes publications. . BENJAMIN Walter, Correspondance II, 28 octobre 1931 à Gershom Scholem. https://walterbenjaminarchives.mahj.org/abecedaire-07-archives.php
  9. BENJAMIN Walter,  Karl Kraus  in Oeuvres II, 2000, Gallimard, p. 267.
  10. BENJAMIN Walter, Paris, capitale du XIXème siècle, Le Livre des Passages,  C. Louis-Philippe ou l’intérieur , 1982.
  11. BENJAMIN Walter, Enfance. Eloge de la poupée et autres essais, 2011, éditions Payot. [en ligne]
  12. Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme de Paris, Brochure de l’exposition, 2011-2012, p.1.
  13. Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme de Paris, site Web de l’exposition, 2011-2012, parcours section 2. [en ligne]
  14. Ibidem.
  15. Ibidem.
  16. Ibidem.
  17. BENJAMIN Walter, Sur Proust,  Journal parisien , 11 février 1930.
  18. BENJAMIN Walter, Sens unique,  Horloge ,1988 [1928], traduction française par Jean Lacoste, Ed. Maurice Nadeau, p.143.
1 SUCHET, Myriam, L’Horizon est ici, pour une prolifération des modes de relation, éditions du commun, 2019, p.19. [ extrait en ligne ]
2 Ibidem.
3 BENJAMIN Walter, Paris, capitale du XIXème siècle, Le Livre des Passages, N [Réflexions théoriques sur la connaissance, théorie du progrès], [N 1, 10], 1982, p. 474.
4 Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme de Paris, site Web de l’exposition, 2011-2012.
5 Benjamin cite BAUDELAIRE Charles, Paradis artificiels. Du vin et du hachish, I Le vin, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard La Pléiade, 1961, p. 327-328.
6 BENJAMIN Walter, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, Paris, Payot, 1979.
7 Ouvrage écrit dans les années 1930, époque où W. Benjamin s’intéressait aux passages parisiens, lieux de mémoire du 19e siècle et du capitalisme triomphant. Publié en 1982 à titre posthume, il reste inachevé.
8  Aux doutes parfois troublants pour moi-même avec lesquels je fais face au projet de quelconques “Écrits réunis” de moi, répond l’exactitude d’archiviste avec laquelle je garde et catalogue toutes mes publications. . BENJAMIN Walter, Correspondance II, 28 octobre 1931 à Gershom Scholem. https://walterbenjaminarchives.mahj.org/abecedaire-07-archives.php
9 BENJAMIN Walter,  Karl Kraus  in Oeuvres II, 2000, Gallimard, p. 267.
10 BENJAMIN Walter, Paris, capitale du XIXème siècle, Le Livre des Passages,  C. Louis-Philippe ou l’intérieur , 1982.
11 BENJAMIN Walter, Enfance. Eloge de la poupée et autres essais, 2011, éditions Payot. [ en ligne ]
12 Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme de Paris, Brochure de l’exposition,2011-2012, p.1.
13 Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme de Paris, site Web de l’exposition,2011-2012, parcours section 2. [en ligne]
14 Ibidem.
15 Ibidem.
16 Ibidem.
17 BENJAMIN Walter, Sur Proust,  Journal parisien , 11 février 1930.
18 BENJAMIN Walter, Sens unique,  Horloge ,1988 [1928], traduction française par Jean Lacoste, Ed. Maurice Nadeau, p.143.